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15/11/2017 - ELISE NOYEZ

“LES MONUMENTS NE DOIVENT PAS DEVENIR DES FRUITS EN CONSERVE”

Leo Van Broeck, Vlaams Bouwmeester, Katrijn Van Giel
Maître d'Ouvrage flamand Leo Van Broeck
(photo © Katrijn Van Giel)

LE MAITRE D'OUVRAGE FLAMAND LEO VAN BROECK VEUT ACCROITRE LA VALEUR FUTURE DU PATRIMOINE

Si nous continuons à classer au rythme actuel, la planète ne sera recouverte que de patrimoine d’ici x années.” Le Maître d’Ouvrage flamand Leo Van Broeck touche d’emblée le cœur du problème. Plus le nombre de monuments protégés est grand, plus la nécessité de solutions créatives pour préserver ces bâtiments est urgente. “Nous devons non seulement réfléchir à ce que nous protégeons, mais aussi à ce qu’implique cette protection”, affirme Van Broeck. “Ce débat doit maintenant se tenir.”

 

LE DANGER DE LA NOSTALGIE SOUS-JACENTE

Van Broeck ne laisse planer aucun doute: nous avons trop de patrimoine. A la question de savoir quelle en est l’origine, il répond avec fermeté: la peur. “Nous sommes devenus nostalgiques de tout ce qui est vieux. Nous craignons de perdre notre identité et nous nous cramponnons à tout ce qui semble comprendre notre identité culturelle.”

Vétusté ou valeur architecturale

“Le problème est que la vétusté semble souvent l’emporter. Regardez comment nous traitons le patrimoine moderniste. Sur le Nouveau Marché aux Grains de Bruxelles s’élèvent une superbe église de béton et un immeuble art déco avec une structure en spirale unique où se négociaient les fruits ... deux bâtiments avec une valeur architecturale exceptionnelle, mais ce sont les deux seuls à ne pas être protégés. Tandis que toutes ces anciennes façades du dix-neuvième siècle, dont il en existe treize à la douzaine, sont protégées, parce qu’elles sont anciennes. Ce n’est pas bien. L’aspect marquant d’un bâtiment devrait primer sur la vétusté.”

“On devrait pouvoir dire de chaque batiment: le meilleur est a venir”

 

Sint-Amelberga, Bossuit, Avelgem, Kunstkerk, Ellen Harvey
La reconversion de la Sint-Amalbergakerk à Bossuit par l’artiste britannique Ellen Harvey indique, d’après Leo Van Broeck, que des projets et réaffectations intéressants sont aussi possibles en Belgique (photo © Stijn Bollaert)

 

Le patrimoine n’est pas identique

"En d’autres termes, nous devons être plus sélectifs. Mais ce n’est pas tout. “Une protection agit comme un bouton marche-arrêt. Les bâtiments non protégés se trouvent pour ainsi dire dans le bas des falaises de Douvres, les monuments, de la plus petite babiole à la plus belle église, se situent tout à fait dans le haut."

"On devrait y associer une échelle de valeur. Pas des points et des numéros, pas de pondération kafkaïenne pour avocats, mais bien une appréciation nuancée. Alors, on peut dire: nous protégeons ceci, parce que c’est marquant, mais nous en avons encore douze, donc ceci aurait pu ne pas être protégé, et nous protégeons ceci, parce que c’est réellement une pièce unique.”

 

PROTEGER N’EST PAS GARDER INTACT

“Par ailleurs, nous devons aussi bien réfléchir à notre définition de la protection”, poursuit Van Broeck. “De nombreux objets du patrimoine sont aujourd’hui vides et servent uniquement de décors pour les touristes en terrasse dans les centres-villes historiques, qui les regardent en sirotant leur trappiste. Mais rien ne s’y passe. Si vous gardez un bâtiment et stipulez qu’il doit rester intact, vous n’agissez pas comme il faut à mon avis. Les bâtiments ne doivent pas devenir des fruits en conserve, ce ne sont pas des objets morts; ce sont des processus dynamiques. Le jour où un bâtiment cesse de changer, il meurt.”

“Parfois, vous devez degrader un batiment pour l’ameliorer. Ce n’est plus le degrader, c’est le sauver”

Valeur patrimoniale future

“L’ambition doit toujours être de garder un bâtiment en vie, de préserver son usage. En principe, vous devez pouvoir dire de chaque objet de patrimoine: le meilleur doit encore arriver. Et cela signifie que vous devez aussi autoriser tous les processus de changement, que vous pouvez bel et bien intervenir. Du moins si la valeur architecturale future en est améliorée."

"Supposons un palais baroque dont une façade est abîmée. Au lieu de reconstruire cette façade avec minutie, vous y voyez une opportunité et vous placez une façade de verre, de telle sorte que le bâtiment s’ouvre vers la place publique comme un théâtre de marionnette. Alors, le patrimoine se dévoile à toute personne qui passe. C’est intéressant."

"Ou regardez le bunker que le bureau d’architectes RAAF et Atelier Lyon ont coupé en deux aux Pays-Bas: c’est maintenant un monument de la paix qui a un intérêt didactique, parce que vous voyez enfin à quel point les murs sont épais et à quel point les pièces sont petites. Ce sont des valeurs patrimoniales futures qui sont meilleures que celles du passé."

En d‘autres termes, nous devons être bien plus tolérants dans l’intervention dans les bâtiments protégés, et bien plus ambitieux dans la créativité, l’originalité et la valeur future d’une réaffectation.”

Vous devez porter toutes les lunettes

RAAAF, Atelier Lyon, bunker
En coupant en deux un bunker, le bureau d’architectes RAAF et Atelier Lyon ont créé un monument de la paix qui présente, en outre, un intérêt didactique. “En fait, vous pouvez regarder dans un bunker et voir par ses propres yeux à quel point les murs sont épais et à quel point les pièces sont petites. Ce sont des valeurs de patrimoine futures qui sont meilleures que celles du passé”, déclare Van Broeck (photo © Leo Van Broeck)

“En ce moment, la protection signifie que vous pouvez vous occuper du bâtiment, que vous pouvez le réaffecter et que vous pouvez même le démolir en partie, mais que vous le faites en concertation avec l’Agence du Patrimoine Immobilier."

"Ce qui ne veut pas dire que seules les lunettes du patrimoine sont les seules à avoir leur mot à dire! Non, c’est la somme de tous les poids – historique, architectural, social, … – qui donnent un sens à une nouvelle intervention. Vous devez porter toutes ces lunettes, les lunettes du patrimoine devenant plus exigeantes et plus ambitieuses à mesure que la valeur et la raison de la protection sont plus importantes."

"Une possibilité consiste à préserver la lisibilité du message patrimonial sur un plus petit nombre de pièces et de continuer à accorder la priorité à une utilisation humainement viable et socialement pertinente."

"A une époque souffrant d’un gigantesque manque de logements sociaux, il est pervers d’attribuer des budgets urgents à la restauration de 450 logements sociaux qui doivent être reconstruits avec du simple vitrage spécial coûteux et selon les anciennes techniques de blocs, pour être ensuite invivables, parce que trop froids? Gardez un seul logement, restaurez-le avec minutie et procédez à une rénovation approfondie, viable et abordable des 449 autres.”

“On réalise pas mal de choses créatives et intéressantes et pas moins de 80% des conseils sont approuvés”

 

BESOIN D’UNE POLITIQUE CLAIRE

Toutefois, le problème de notre politique patrimoniale n’est pas, d’après Van Broeck, que rien n’est possible – “on réalise pas mal de choses créatives et intéressantes et pas moins de 80% des conseils sont approuvés”, mais plutôt au manque de vision claire. Ce faisant, de nombreuses interprétations sont faites, ce qui conduit à l‘arbitraire.

“Vous ne savez pas quel conseil spécifique vous aurez dans quel contexte”, confie Van Broeck. “Vous êtes totalement dépendant du conseiller en patrimoine que vous rencontrerez. Nous ne pouvons exclure cet aspect arbitraire qu’en établissant une vision claire et en l’enseignant dans les formations en patrimoine.”

Débat social

Caixa Forum, Herzog & De Meuron, Madrid
“Pour le Caixaforum à Madrid, Herzog & de Meuron a amputé le rez-de-chaussée, pour prolonger ainsi la place sous le bâtiment et abaisser le seuil d’accès. L’espace public rejoint littéralement la porte palière du bâtiment” (photo © Alexander Lütjen)

“Cependant, on ne peut pas faire avaler à la société une nouvelle politique découlant d’une seule vision. Les gens doivent être convaincus et chacun doit recevoir une voix, même si ceux-ci ont peur et sont conservateurs.”

Avec des initiatives comme l’Epreuve de Maîtrise, entièrement placé cette année sous le signe du Patrimoine et de la Réaffectation, et le Festival de l’Architecture, l’Equipe du Maître d’Ouvrage flamand, l’Agence du Patrimoine Immobilier et l’Institut d’Architecture flamand ont clairement inscrit le thème à l’agenda. “Le Maître d’Ouvrage n’a bien entendu aucune compétence politique, mais je pense que le gouvernement se rend compte à l’heure actuelle que le débat social doit avoir lieu et doit être mené en profondeur, de façon constructive. Nous devons écouter toutes les parties et veiller à parvenir à un modèle dans lequel personne n’est satisfait à 100%.”

Chambre qualité

En ce qui concerne les monuments individuels, Van Broek estime qu’il faut aussi plus d’espace pour le débat constructif. “Comme je l’ai déjà dit, tout ne peut pas être mis dans les mains de l’Agence du Patrimoine Immobilier. Des architectes et des urbanistes, par exemple, doivent aussi être impliqués dans le trajet décisionnel."

"Je le vois comme une chambre de la qualité: une petite unité de cinq ou six parties qui évaluent tout ensemble et sont certainement obligées de parvenir à un consensus après le débat. Et naturellement, des règles doivent y être associés. Les décisions doivent être prises dans un délai précis et sont irrévocables. Mais en même temps, nous devons abandonner l’idée que les choses peuvent toujours ou jamais se faire. Il n’y a pas de précédents. C’est l’unicité de chaque bâtiment, la combinaison du nouveau et de l’ancien sur cet endroit spécifique, dans ce contexte spécifique et avec ce programme, qui initie une décision.”

"C’est l’unicité de chaque bâtiment, la combinaison du nouveau et de l’ancien sur cet endroit spécifique, dans ce contexte spécifique et avec ce programme, qui initie une décision."

Pas une cause perdue

“Finalement, je crois au bel avenir d’une politique patrimoniale plus visionnaire et audacieuse”, conclut Van Broeck. “Entre-temps, les possibilités actuelles sont plus nombreuses qu’avant et pendant l’Epreuve de Maîtrise, il fut évident que de nombreux consultants en patrimoine sont prêts à partager les réflexions constructives et créatives. De plus, de superbes résultats sont obtenus, donc je vois l’éclaircie poindre à l’horizon et non pas l’ondée.”

 

TROIS CONSEILS POUR ARCHITECTES
1. Impliquez la politique
“Les architectes doivent oser diriger et mener le débat”, affirme Van Broeck. “Vous ne devez pas commencer par concevoir un an avant de vous rendre chez le consultant en patrimoine avec un dessin et d’être ensuite critiqué, parce qu’il n’y a pas de débat. Non, vous devez impliquer au plus vite tout acteur qui décide de la signification du bâtiment – l’Agence du Patrimoine Immobilier, mais aussi d’autres décideurs et acteurs politiques – dans le projet.”

2. Ecoutez tous les membres de votre équipe de conception
“Ne commencez pas à dessiner trop vite, mais ouvrez le débat conceptuel autant que possible avant d’opérer des choix. Parlez avec un maximum de gens sur les possibilités, tant techniques que créatives, et écoutez tous les membres de vitre équipe de conception.”

3. Utilisez l’étude architecturale des bâtiments comme outil conceptuel
“Faites procéder d‘emblée à une étude architecturale approfondie. Non pas pour la suivre aveuglément par définition, mais pour apprendre à connaître la logique du bâtiment et en tirer avantage. Les études historiques ne sont pas qu’un récit nécessaire pour satisfaire aux exigences; elles sont le début de la constitution d‘un nouveau vocabulaire. Vous devez l’utiliser, de façon créative. Car qui sait, vous trouvez les idées les plus fortes et osées grâce à cette étude.”